Le christianisme 
Patrick Levy

Le christianisme est la religion qui fut fondée peu après la mort de Jésus-Christ. Jésus, fils de Joseph et de Marie, est né à Bethléem en Judée. Il passa son enfance à Nazareth et mourut crucifié à Jérusalem en 30 environ.
Nous ignorons la date exacte de sa naissance ainsi que presque tout de son enfance et son adolescence. Très jeune Jésus se révéla être un érudit. Il connaissait la Torah et les prophètes, parlait et enseignait à la synagogue.

Le ministère de Jésus commence alors qu’il a à peu près trente ans au bord du Jourdain, aux côtés de Jean le Baptiste. Il choisit ensuite 12 disciples qui le suivirent et transmirent son enseignement.

Nous connaissons les paroles de Jésus grâce au "Nouveau Testament" qui est composé des quatre Evangiles, des "Actes des apôtres", des épîtres, et de l’apocalypse de Jean. Les évangiles de Matthieu, Marc, Luc sont dits synoptiques, parce qu’ils se ressemblent. Ils rapportent la prédication de Jésus et construisent la foi en lui. Celui de Jean est plus métaphysique. Les "Actes" rapportent ce qui se passa après la disparition de Jésus. A ces premiers textes se sont ajoutés les écrits apocryphes (catholicisme) ou deutérocanonique (protestantisme) dont l’authenticité est supposée douteuse.

Le christianisme se répandit d’abord dans l’Empire romain, puis vers l’est, chez les Slaves, et ensuite partout où les royaumes et les empires chrétiens ouvraient la voie aux missionnaires : au XVIe siècle vers l’Asie et vers l’Amérique latine, au XVIIe siècle vers les deux Amériques, et vers l’Afrique au XIXe siècle.

Le christianisme connut plusieurs schismes. La rupture entre Rome et l’Eglise byzantine au XIe siècle à propos de querelles politiques et dogmatiques sur la nature du Christ, la liturgie et la prière aux icônes, donna naissance à l’Orthodoxie. Avec Martin Luther qui protestait contre la vente d’indulgences par l’Eglise romaine, puis contre l’attitude de la cléricature romaine corrompue, un mouvement appelé "la réforme" se fit jour et s’acheva avec la séparation entre les papistes et les protestants.

L’enseignement de Jésus était enraciné dans la tradition juive. Les évangiles rapportent nombre de préceptes de l’ancien testament : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même", qui est au centre de la doctrine de Jésus, est tiré du Lévitique (Lév. 19 18). La plupart de ses prophéties sont reprises d’Isaïe, d’Ezéchiel ou de Daniel. Il reprend nombres d’enseignements délivrés dans la bible. A son début, le christianisme était une des nombreuses sectes qui proliféraient pendant l’exil de Babylone. Mais il s’écartait de sa tradition d’origine par son prosélytisme (conversion des païens). Il ne reconnaissait pas la loi orale (talmudique), s’éloignait de l’observance stricte, abandonnait la circoncision, signe de l’alliance de Dieu avec Abraham et sa descendance. Surtout, il annonçait la loi accomplie, l’ancienne alliance révolue et Jésus comme Christ (messie).

En 65, le judaïsme exclut la secte chrétienne. Pour les chrétiens, Jésus est plus que messie. Le christianisme est centré sur la foi en Jésus en tant que Fils unique de Dieu. La conversion consiste en l’acceptation de la personne de Jésus comme Seigneur.

Il représente et révèle l'accomplissement de l'humanité de l'homme en accord avec le projet du Créateur divin, dévoilant le but de la Création, apportant la rédemption et le salut.

Il est l'homme parfait. Ainsi, le désigne-t-on aussi comme "Fils de l'Homme", Sauveur, logos, verbe incarné, Parole de Dieu, Homme-Dieu, Dieu vivant, Juge des vivants et des morts, Berger, deuxième personne de la Trinité divine, entre le Père et le Saint-Esprit, et qui ensemble font un. On le considère comme étant Dieu intervenant dans l'Histoire.

La personne de Jésus a inspiré nombre de théologiens, artistes, écrivains, peintres, cinéastes. Chacun voit en Jésus celui qu'il veut ou peut voir et c'est sans doute parce qu'il échappe à toute réduction qu'il a pu susciter l'intérêt et franchir les barrières du temps et de l'espace, parlant aux peuples de toute la terre. Certains le prennent pour un prophète, d'autres pour un thérapeute, un érudit révolutionnaire ou un contestataire de l'hypocrisie des prêtres. "Et vous, que dites-vous que je suis ?", demande Jésus à ses disciples (Marc 8 29, Mat 16 16).

Il s'opposait aux tendances politiques et religieuses dominantes de son temps, se distinguant des pharisiens, caste des prêtres obsédés par la pureté et le rejet des pécheurs, en cela qu'il n'était pas pointilleux sur la lettre de la loi. Il différait aussi des sadducéens, caste conservatrice des riches et des gouvernants. Et il n'était pas non plus du parti des zélotes, violemment engagés contre l'occupant et ses collaborateurs. Depuis la découverte des manuscrits de la Mer morte, on pense qu'il a subi une forte influence des Esséniens.

Il sera arrêté le soir de la fête pascale et jugé le lendemain. Le Sanhédrin (le tribunal juif) l'accuse de blasphème et de faux prophétisme et le livre à l'autorité romaine. En effet, "il appelait Dieu son Père et se faisait l'égal de Dieu" (Jean 5 18) ; il disait aussi "le Père et moi sommes un" (Jean 10 30).

Pilate, le procurateur romain, lui reproche de troubler l'ordre public. Il sera condamné par l'autorité romaine au supplice de la croix pour s'être appelé "roi des juifs" alors que seul César est roi.

D'après les évangiles, il fut condamné le matin, puis flagellé et conduit au calvaire. Le même jour, il meurt et est enseveli dans un tombeau, duquel il ressortira vivant trois jours plus tard.

Comme toutes les religions, le christianisme (surtout le catholicisme) s'est quelque peu éloigné de ses sources, ajoutant nombre de nouveaux principes et de nouveaux dogmes à la prédication de Jésus-Christ telle que nous la connaissons par les évangiles.

Mais paradoxalement, certains des grands sentiments prônés par Jésus ont inspiré ceux de la Révolution française et fondent l'état laïque : la fraternité est inscrite sur les frontons de toutes nos mairies, la solidarité inspire toute politique sociale. Les droits à la vie, à la liberté, à la recherche du bonheur et à l'expression religieuse sont inscrits dans la Charte des droits de l'homme. Le droit d'ingérence humanitaire, récemment voté à l'ONU, découle des valeurs chrétiennes de charité et d'assistance.

Aimer Dieu et aimer son prochain

Jésus reprend deux commandements bibliques :
"Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit", (Deut 6 5) et " Tu aimeras ton prochain comme toi-même " (Lev 19 18).
Mais il fait progresser le second :
"Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-même pour eux : voilà la Loi et les prophètes" (Mt 7 12).
Et mère Térésa disait : "Dieu aime le monde à travers nous. Aimer, c'est agir."

L'amour est plus un don qu'un commandement. Aimer n'est pas une affaire de cœur et de sentiment, c'est désirer le bien de chacun et c'est alors que l'amour est vraiment universel et que l'on peut comprendre cette nouvelle injonction : "Aimez-vous les uns les autres, à ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples." (J 13 34)

"Dans l'amour que l'on donne, il n'y a pas deux, mais un, union, et dans l'amour, je suis plus Dieu que je ne suis moi-même." (Maître Eckhart) Car " ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. " (Mt 25 40)

Qui est fils de Dieu ?

Jésus est souvent confondu avec le Christ. Mais il faut expliciter la relation qui s'est établi entre Jésus de Nazareth, fils de Marie (Le problème de la virginité de Marie est une question théologique pour spécialistes. D'un point de vue mystique, vierge signifie dégagé de toute image étrangère, libre comme avant d'être, libre bien qu'ayant accompli des actes. L'âme est le côté féminin de l'humain, apte à accueillir Dieu.), et le Christ, l'alpha et l'oméga, l'unique engendré, premier né, la parole faîte chair, celui qui dès le commencement a fait toutes choses.

Le Christ dépasse infiniment la figure de Jésus. Ainsi lorsque Jésus dit : "Nul ne vient au Père que par moi" (J 14 6) ou "qui m'a vu a vu le Père" (J 14 9), ou encore "Celui qui m'aime sera aimé de mon Père" (J 14 21), ce n'est pas de Jésus qu'il s'agit mais du Christ, Fils de Dieu de toute éternité. (Raimon Panikkar)

Dieu créa l'homme à son image et selon sa ressemblance. Il insuffla dans son visage un souffle de vie. (Genèse 1 26 et 2 7) Ce souffle, qui anime chaque homme, est son âme. Elle lui vient de Dieu, elle est quelque chose de Dieu lui-même. Ainsi, chaque homme est fils de Dieu, Christ de toute éternité, en cela qu'il porte en lui ce quelque chose de Dieu, l'âme de Dieu, "toutes les âmes ayant un même "Père" dans l'être indivisible de l'unité de Dieu." (Maître Eckhart)

Jésus est l'homme qui a habité le Christ dans la perfection de son âme.

Dieu, Père de tous

" Notre Père qui est aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal. "

Dans la prière que Jésus enseigne, il appelle Dieu non pas "mon Père" mais "notre Père". Ainsi, il montre que tous les hommes sont fils de Dieu, et fils d'un même père, qu'ils sont frères !

La trinité

Le christianisme reprend l'idée centrale du judaïsme sur l'unicité de Dieu, mais l'étend : Il n'y a qu'un seul vrai Dieu, éternel, immense et immuable, incompréhensible, tout puissant et ineffable. Ce Dieu, Jésus l'appelle "le Père".

Le Père engendre, le Fils naît et le Saint Esprit procède. Père, Fils et Esprit sont trois personnes mais une même essence, une seule substance. Le salut apporté par Jésus vient de Dieu, et cette action se poursuit sous l'action du Saint-Esprit. "Il faut renaître de l'Esprit", dit Jésus (J 3 3), c'est-à-dire que chacun, après être né, doit naître à lui-même dans la relation qu'il établit en lui-même avec lui-même et le monde et avec l'au-delà transcendant.

D'un point de vue plus mystique, l'âme est le Christ. Elle est "Fils de Dieu", créée par Dieu et une forme de Dieu lui-même. On peut dire avec Maître Eckhart qu'elle est le Temple de Dieu. C'est alors que l'on peut comprendre pourquoi Jésus chasse les marchands du Temple. Les marchands sont les âmes qui marchandent avec Dieu, souhaitant échanger de bonnes actions contre des faveurs, oubliant qu'elles sont Dieu.

L'Eucharistie

"Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna aux disciples en disant : Prenez, mangez en tous, ceci est mon corps livré pour vous. Puis, prenant une coupe, il rendit grâces et la leur donna en disant : buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l'alliance nouvelle et eternelle qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés. Vous ferez cela en mémoire de moi." (Mt 26 26)

C'est la Pâque nouvelle, le saut de l'état d'esclave du péché à celui de la rédemption qui commence avec le baptême et se renouvelle avec l'eucharistie. C'est à la fois la commémoration du dernier repas de Jésus-Christ et le mémorial de sa passion et de sa résurrection.

L'eucharistie accomplit la communion, dans un geste identique, de l'assemblée de tous les croyants, et dans cette communion elle produit le sentiment d'appartenance à une communauté, à une église et à la transcendance. Il s'agit de recevoir Dieu en soi, et ainsi d'être en Dieu. Au-delà du rituel, l'Eucharistie est un acte continu : manger le corps du Christ, c'est s'approprier le Christ, l'inclure en soi, le maintenir dans son souvenir dans chaque acte de la vie. Mais il y existe aussi une lecture plus spirituelle et métaphysique de l'eucharistie.

Les évangiles

Il faut relativiser les évangiles comme écritures révélées. Jésus n'a jamais écrit que sur du sable (J 8 6), et dans la mesure où il n'a rien écrit de durable, on ne peut pas s'attacher à la lettre des évangiles.

Il s'agit avant tout d'un apologétique servant à édifier les foules.

Par ailleurs, les évangiles ne rapportent que ce que des disciples ont entendu et plus ou moins bien compris. Les énormes différences entre les évangiles de Mathieu, de Jean et de Thomas en sont la preuve.

La vérité n'est donc pas une doctrine, c'est un état de l'esprit dans lequel chacun entre en communion spirituelle avec le Père (Dieu), le Fils (Jésus et tous les hommes), et l'Esprit (sa propre conscience).

Il s'agit donc de devenir Fils de la voie, de l'esprit de vérité et de la vie.

L'exigence de la conscience

L'obéissance aux prescriptions des autorités religieuses n'est rien qu'apparence de piété. Il faut dépasser la loi dans une exigence personnelle de la perfection. Ainsi Jésus hiérarchise la loi : l'intention prime désormais sur l'action : "Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu ne commettras pas d'adultère. Mais moi je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis en son cœur l'adultère avec elle..." (Mt 5 27)

Il y a des choses plus importantes à faire que d'autres. Il guérit un aveugle le jour du chabbat, car soigner un homme est plus urgent que la stricte observance du jour de repos. (J 9 13)

Dans cette lutte entre les concessions que nous nous faisons à nous-même et la vérité que notre conscience aperçoit, il s'agit désormais de vivre en accord avec la vérité que l'intelligence a vue. (Lanza del Vasto) "C'est en faisant la volonté de mon Père que l'on entrera dans le Royaume."

Le baptême et le péché

Les hommes naissent pécheurs, et cela du fait d'être descendants d'Adam, le premier homme, qui avait désobéit à Dieu et avait été chassé de la condition paradisiaque du jardin d'Eden.
A l'époque de Jésus, cette lecture de la Genèse existait déjà dans le Talmud, mais elle n'y avait pas une fonction centrale. Jésus n'en parle jamais. C'est surtout Paul qui l'a développée. L'expression "péché originel" n'existe pas dans la Torah ; elle a été inventée par saint Augustin.

Paul dit : "Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché, la mort, et ainsi la mort a passé dans tous les hommes, tous ayant péché en lui." (Ro 5 12) La transmission du péché originel est un mystère.
(On appelle mystère ce qui est inexplicable au sein même de la logique de la foi. Le concept de péché originel pose un problème existentiel majeur : celui de la culpabilité d'être. Car en effet comment accepter la vie comme un don de Dieu alors que le statut de pécheur s'impose à elle dès sa naissance).

Le péché de l'homme transmis par Adam est lavé par le baptême en Jésus-Christ qui "ôte le péché du monde" et permet de vivre une vie nouvelle de "sauvé" et de fils de Dieu.

"Nous avons été ensevelis avec Jésus Christ par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ fut ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle." (Epître aux romains 6 4)
Obéissant au Fils de Dieu, le chrétien obéit à Dieu et retrouve l'état d'avant la "chute". Mais, selon l'Eglise, la nature affaiblie et inclinée au mal persiste dans l'homme et l'appelle au combat spirituel. Jésus sera appelé "Nouvel Adam" et "vainqueur de la mort".

La liberté, la confiance et le détachement

Il y a un monde nouveau à construire, et d'abord en soi, mais pour y entrer il faut renoncer à beaucoup de choses, s'exposer largement : "Ne vous inquiétez pas pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtu. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement (...) Votre Père céleste sait ce dont vous avez besoin." (Mt 6 25 et 6 8) "Si tu es malade et que tu demandes à Dieu la santé, tu aimes ta santé plus que Dieu !", enseigne maître Eckhart. Il s'agit de se laisser embrasser inconditionnellement par Dieu.

L'ultime liberté passe par l'acceptation entière et immédiate de tout ce qui arrive et pour cela demande de renoncer à sa propre volonté pour la soumettre à celle de Dieu : "Que ta volonté soit faite !"
"Un homme ne peut rien recevoir si cela ne lui a pas été donné du ciel." (J 3 27)
"Non pas comme je veux mais comme tu veux " dira Jésus la veille de sa Passion… (Mt 26 39-42).

De ce renoncement jaillit la force qui permet d'ignorer désolation et privation. "Soyez passants, sachez passer outre". (T 42)

Mais la liberté est exigeante et le renoncement difficile à atteindre. Il faut parfois se faire violence pour y accéder.
Ainsi, Jésus exhorte les hommes à se détacher des richesses et du monde,il dénigre les valeurs familiales il attaque les prêtres ("Ne vous réglez pas sur les actes des scribes et des pharisiens, car ils disent et ne font pas" (Mt 23 3) "Ils ressemblent à un chien qui se couche dans la mangeoire des bœufs : il ne mange pas ni ne laisse les bœufs manger." (T 102) , il brave les préjugés (Jésus ne fréquentait pas les puissants et les riches. Il dînait chez les pécheurs, côtoyait les prostituées. "Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs au repentir" (Luc 5 32 ; Marc 2 17).), et il demande que l'on se libère même de soi-même. La liberté, c'est aussi effacer les dettes, les rancunes, les haines.

La résurrection et la vie éternelle

Jésus est mort sur la croix, il a été enseveli et le troisième jour il est ressuscité "Si le Christ n'est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi notre foi" confesse Paul. (Co I 15 14). Bien des prophètes et des thérapeutes faisaient des miracles au temps de Jésus, mais l'événement de la résurrection d'un homme sans intervention extérieure est considérable parce qu'il est unique.)

Avant sa Passion, Jésus avait promis à ses disciples : "Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour." (J 6 54) Et "Quiconque voit le Fils et croit en lui a la vie éternelle." J 6 40)
Que signifie cette vie éternelle ? Est-ce la promesse de la résurrection des corps, évoquée par Ezéchiel ? Mais Jésus lui répond : "Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'esprit est esprit" (J 3 6) Est-ce donc la vie en esprit au-delà de la mort ? Est-ce un symbole ?

La résurrection de la chair est un sujet de polémique millénaire au sein du christianisme. On le sait, lorsque la vie quitte le corps celui-ci pourrit. La résurrection après la mort peut-elle donc être celle de la chair ? "C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert à rien." (J 6 63) Chacun peut comprendre cette espérance de plusieurs manières, d'une vie sans fin dans un corps glorieux au Paradis à un état de conscience qui change radicalement la vision que l'on porte sur le monde et en fait le Royaume de Dieu.

"Celui qui croit a la vie éternelle" (J 6 47) dit Jésus. Eternel signifie sans limite. La foi ouvre la conscience infiniment et dans cette conscience sans limite, la vie est illimitée, éternelle. La vie éternelle est donc aussi le symbole d'une résurrection, d'un nouveau commencement, d'une nouvelle naissance. Il faut, mourir à soi-même, dépasser le vieil homme, "naître d'en haut" (Jean 3 7) Devenue illimitée, la conscience immergée dans la foi est aussi appelée le "Royaume". Car Jésus précise encore : "A moins de naître de l'esprit, nul ne peut voir le Royaume de Dieu" (J 3 3) Ce Royaume est en soi, a-t-il aussi déclaré. Dans cette perspective, il s'agit donc d'un état de conscience et d'une connaissance : "La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi le seul véritable Dieu" (J 17 3)
Comment donc connaître Dieu ? En s'unissant au Père et en Christ : "Comme toi tu es en moi et moi en toi, qu'eux aussi soient en nous." (J 17 21)

" On ne doit pas considérer Dieu comme en dehors de soi mais comme son bien propre et comme ce qui est en soi-même, enseigne Maître Eckhart. Bien des personnes s'imaginent qu'elles doivent considérer Dieu comme étant là-bas et elles ici. Il n'en est pas ainsi. Dieu et moi sommes un. "

Selon Raimon Panikkar, " si la résurrection chrétienne n'est pas quelque chose qui se trouve ici et maintenant, ce n'est pas la résurrection de la chair. La vie éternelle n'est pas la continuation de la vie temporelle. Elle n'est pas un futur. L'éternité n'est pas l'autre face de la temporalité. Celui donc qui ne vit pas l'éternité dans le moment présent ne jouira jamais de la vie éternelle. La vie éternelle dont parle Jésus n'est pas celle de l'individualité, c'est la vie infinie libérée de l'individualisme. " C'est la vie en abondance (J 10 10), l'abondance de l'éternité dans le présent intemporel du ici et maintenant.

L'évangile selon Thomas

L'évangile de Thomas est apocryphe, c'est-à-dire que son l'authenticité est dite "douteuse". Il n'est pas reconnu par le canon romain. On y trouve, avec des épisodes déjà rapportés par Mathieu, Luc ou Marc, des principes, absents des autres évangiles, qui permettent de mieux comprendre l'enseignement spirituel de Jésus. Celui-ci prend une lumière nettement non-dualiste. Il s'agit d'un évangile réservé en quelques sortes aux plus ambitieux spirituellement. "Je dis mes secrets à ceux qui sont aptes à comprendre mes secrets ", dit Jésus à Thomas. (T 62)

Jésus y insiste sur la nécessité de "faire le deux un", c'est-à-dire d'unifier les opposés en les transcendant afin de dire comme Jésus : "Moi et le Père nous sommes un." (J 10 30) et d'être, nous aussi, "appelés fils de Dieu". (Luc 6 35) Unifier les opposés, cela signifie :
ne plus juger ("Ne jugez pas afin de n'être pas jugé" (L 6 35),
ne plus séparer ("ce que Dieu a uni que l'homme ne le sépare pas" (Mt 19 6),
ne plus condamner ("Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés" (L 6 37)),
ne plus s'inquiéter (car "Ce ciel passera, et celui d'au-dessus passera" (T 11),
devenir égal ("Je suis issu de celui qui est égal" T 61b),
voir le Christ en tout homme ("Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait." Mt 25 40).

Dans l'évangile de Thomas, Jésus emploie très souvent l'expression "les unifiés". Ce sont les vainqueurs de la voie spirituelle, les conquérants du Royaume, ceux qui ont compris et intégré l'union du Père et du fils. Pour Jean, cette union est une grâce de Dieu ("Père saint, garde-les dans ton nom afin qu'ils soient un comme nous." J 17 11), mais pour Thomas elle viendra d'un effort, d'un travail sur soi ("Celui qui se trouve soi-même, le monde n'est pas à sa mesure." T 111), et cette contradiction est sans doute l'une des raisons pour lesquelles l'évangile de Thomas ne fut pas inclus dans le canon.

Être unifié, faire le deux un, aller dans le Royaume… "Au jour où vous étiez Un, vous avez fait le deux (…) Quand vous ferez le deux Un, et ferez le dedans comme le dehors et le dehors comme le dedans, et l'en haut comme l'en bas, en sorte que vous fassiez le masculin et le féminin comme un seul (…) c'est alors que vous irez dans le Royaume." (T 11 et 22)

Thomas et Maître Eckhart dispensent l'enseignement central de l'unité divine au sein de laquelle il s'agit de retrouver ce qui est uni de toute éternité.

Une histoire pour finir

L'abbé Pierre raconte que le premier des compagnons d'Emmaüs était un suicidé rescapé. Cet homme avait tué son père dans un mouvement de colère désespérée. Gracié après vingt ans de bagne, il avait tenté de se tuer. L'abbé Pierre, qui fut appelé à l'aide, essaya de lui parler, mais l'homme ne l'écoutait pas : il ne pensait qu'à renouveler son suicide et cette fois sans le manquer.

Alors, dit l'abbé, je fis le contraire de ce que me dictait la charité. Plutôt que de lui dire " Tu es malheureux, je vais te donner un logement, du travail, de l'argent ", j'ai choisi de lui dire la vérité : " tu es horriblement malheureux et moi je n'ai rien à te donner. Je n'ai pas d'argent. Je suis député, mais mon indemnité parlementaire suffit à peine à couvrir mes dettes: tout est dépensé avant d'arriver : il faut retaper la maison et accueillir tous ceux qui arrivent dans le besoin et la peine. Partagé entre le Parlement, l'accueil et l'aménagement de l'auberge, je ne peux répondre à tant d'appels. Je suis las. Mais puisque toi qui veux mourir tu n'as rien qui t'embarrasse, donne-moi ta vie, donne-moi ton aide pour aider les autres. " Il a accepté.

Ce qui lui manquait, ce n'était pas seulement de quoi vivre, mais des raisons de vivre. C'est ainsi qu'est née Emmaüs. Les compagnons n'ont rien à donner, sauf leur amitié, et cet appel à partager leurs efforts pour, ensemble, en sauver d'autres.

Quelques Points importants

Dieu étant le père de tous les hommes, nous sommes ses fils et frères les uns des autres. Mais ce statut de fils est exigeant.

Le véritable temple est notre âme, car elle est créée par Dieu qui est un. L'éternité est ici et maintenant et le Royaume en soi.
Nous devons naître de nous-même par l'esprit divin qui est en nous et par la connaissance de Dieu avec lequel nous sommes unis.
Jésus nous exhorte à nous libérer de nous-mêmes, du monde, de nos familles, de nos prêtres, de nos jugements, pour accéder à la conscience de notre propre responsabilité.

Mais pour cela la confiance est une arme puissante. On la pénètre dans un ici et maintenant éternel, fruit d'une vie nouvelle.

Les quatres questions

Que cherches-tu ?
"Qui cherche trouvera, demandez, on vous donnera", dit Jésus. Demande. Dit ce que tu cherches ! "Là où est ton trésors, là aussi est ton cœur." (Mt 6 21) Que dit ton cœur ? Où est ton trésors ? Fais attention à ce que tu dis.
Si tes mots ne valent pas plus que ton silence, tais-toi. "Ce n'est pas ce qui entre dans sa bouche qui souille l'homme, mais ce qui en sort" (Mt 15 11) "Car c'est d'après tes paroles que tu seras justifié et c'est d'après tes paroles que tu seras condamné." (Mt 12 37) Que demandes-tu ?

Quelles sont tes peurs ?
Jésus enseigne de renoncer à soi-même, être prêt à donner sa vie et à porter sa croix. (Luc 9 23)
"Nul n'est prophète en son pays" (L 4 24)
"Si tu as renoncé à tout jusqu'à toi-même, tu n'as plus rien à perdre. Dans cette liberté entière, tu peux alors agir sans crainte et dans la joie". (J 15 11)
"Ne vous inquiétez pas du lendemain : demain s'inquiétera de lui-même." (Mt 6 34)

Quelles sont tes armes ?
Maître Eckhart distingue entre l'homme extérieur et l'homme intérieur. L'homme extérieur dit ! "Mon âme est triste jusqu'à la mort", mais l'homme intérieur demeure dans l'immuable détachement quant à son destin. Il faut apprendre à rester détaché de ses œuvres.

Qu'es-tu prêt à donner ?
"Nul ne peut servir deux maîtres." (Mt 6 24)
"Comme il cheminait sur le bord de la mer, Jésus vit deux frères en train de réparer leur filet, il les appela. Eux aussitôt laissant leur barque le suivirent." (Mt 4 18)
"Ne jetez pas aux chiens ce qui est sacré." (Mt 7 6)
"Laisse les morts enterrer les morts." (Mt 8 21)

Bibliographie

Livres

Le Nouveau Testament de la Bible de Jérusalem, Cerf.
Le Nouveau Testament traduction Louis Segond.
La Bible, André Chouraqui. Desclée de Brouwer.
L'Evangile selon Thomas, Babel éditeur ou Spiritualité Vivante - Albin Michel.
Evangiles Apocryphes, présentés par France Quéré, Point Sagesse, Seuil.
Catéchisme de l'Eglise Catholique, Mame/Plon.
Raimon Panikkar, Entre Dieu et le cosmos, Albin Michel, 1998. Raimon Panikkar, Le Christ et l'hindouisme, Centurion, 1972
Maître Eckhart, Les Sermons et Les Traités, édition du seuil.
Patrick Levy, Dieu croit-il en Dieu ? Question de - Albin Michel Patrick Levy, Dieu leur parle-t-il ? Desclée de Brouwer.
Michel Spanneut, Les Pères de l'Eglise, Desclée.
Saint Jean de la Croix, Œuvres Complètes, Cerf.
Sainte Thérèse de Jésus, Œuvres Complètes, Seuil.

Films

La Passion selon saint Matthieu (P. Pasolini)
La dernière tentation du Christ (M. Scorsese)
Jésus de Nazareth (Zéffirelli)
Jésus de Montréal (Denys Arcand)
La vie de Bryan (Monthy Python)
Je vous salut Marie (J.L. Godard)
Le jour de colère - Dies irae (Carl Dreyer)
Ordet -la parole (Carl Dreyer)
Les dix commandements (Kieslowsky)
Thérèse (A. Cavalier)
Sous le soleil de Satan (M. Pialat)
Le journal d'un curé de campagne (R. Bresson)
L'exorciste (W. Friedkin)
Les diables (K. Russell)