L'Inde et l'hindouisme
Patrick Levy

L'Inde est une civilisation très ancienne (environ 5000 ans) qui a développé un regard singulier et sophistiqué sur le monde.

Evoquant les religions de l'Inde, il faudrait parler des hindouismes, les religions de l'Inde étant multiples et variées. L'Inde voue un culte à 33 000 dieux sous des formes diverses. Certains disent 3 millions et d'autres 33 millions de dieux.

En Inde existent simultanément tous les modèles religieux que l'humanité a inventés : animisme, idolâtrie, polythéisme, monothéisme, monisme (système qui considère l'ensemble des choses comme réductible à l'unité), athéisme, gnosticisme. C'est ainsi qu'on peut louer la grande tolérance dont l'hindouisme fait preuve depuis des millénaires.
L'objectif général de l'hindouisme est l'identification avec la divinité, que celle-ci soit conçue comme un Dieu personnel ou comme une abstraction, tel Brahman. (Il ne faut pas confondre Brahmane qui désigne un prêtre et la caste des prêtres et Brahman, l'absolu impersonnel aussi désigné comme le Soi suprême.)

"Dieu est multiple dans ses formes, mais unique quoique les sages lui donnent plusieurs noms". Le monde est sa manifestation. L'Atman (l'âme) n'est pas différent de Brahman (l'absolu). Tout est le même Brahman absolu.

L'Occidental vit dans la réalité aristotélicienne de l'exclusion : ceci n'est pas cela. L'indien ne vit pas dans le même monde que nous. Il pense en termes plus complexes : ceci peut être à la fois cela et différent de cela.

Au sein des différentes religions de l'Inde, on utilise parfois le même nom pour désigner plusieurs choses : un dieu, un avathara (Avathara ou avatar : incarnation d'un dieu dans une forme vivante, animale ou humaine : Krishna et Rama sont des avathara de Vishnu) ou l'absolu impersonnel. Ainsi Shiva est le nom de l'absolu impersonnel au Cachemire, mais il est le Dieu de la destruction dans la triade Brahma-Vishnou-Shiva et il est le Dieu unique à Bénarès ou la figure emblématique de l'ascète dans l'Himalaya. Krishna est à la fois un avathara de Vishnou et l'absolu impersonnel équivalent à Brahman, et cela à l'intérieur du même texte, la Bagavad-Gîta.

Le terme sanskrit dharma, que nous traduisons par religion, signifie la loi universelle dans le sens de norme ou de structure métaphysique ; mais à un autre niveau c'est le devoir et le destin personnel de chacun ainsi que les règles inhérentes à la vie en société.

L'Histoire

Les religions de l'Inde étant multiples, on n'y trouve pas un fondateur, un prophète ou un Dieu vivant mais plusieurs.
Tout au long de son histoire, l'Inde donnera naissance à de nombreux sages et philosophes. La transmission de la connaissance se fait de maître (guru) à disciple depuis des millénaires. Aucune invasion n'est parvenue à anéantir cette civilisation et ses religions, ni celle des Moghols (conquérants musulmans) qui commença au XIIe siècle, ni celle des Britanniques au XVIIe siècle.

Les religions de l'Inde sont en constante évolution.
Elles apparaissent dans la période pré-védique (2500 av JC) sous forme de mythes et de cultes dans une civilisation très avancée. On n'en sait pas grand chose.
Avec les premières invasions aryennes (1500 av JC) dans la vallée de l'Indus, les deux cultures s'interpénètrent et leur influence mutuelle produira un recueil d'hymnes spéculatifs, prières, formules rituelles, codification des sacrifices, le Rig Veda
La plupart des Dieux y sont des personnifications des éléments naturels.
On connaît la division sociale en quatre castes par "la loi de Manu",

Les Upanishads complètent les Veda de textes philosophiques à partir de 800 av JC. Les rituels compliqués sont abandonnés au profit d'une philosophie du Brahman et de l'Atman, qui relie l'Absolu à l'homme.

Vers le VIe siècle av JC apparaissent le Bouddhisme et le Jaïnisme qui ne s'éloignent pas de l'idéal de renonciation.

Déjà l'hindou concevait quatre étapes à l'existence.

Les Veda, puis les Upanishad, les Purâna produiront les Sûtra (différents systèmes philosophiques) dont le Sankhya et le Védenta

Ils rassemblent des thèses et des constructions philosophiques variées et souvent contradictoires. Ils n'en forment pas moins ce que nous appelons trop simplement l'hindouisme. Il y a six écoles philosophiques majeures. On les appelle les six visions.
Le Râmâyana et le Mahâbhârata, compilations de mythes épiques et de légendes ayant pour héros le dieu Rama et le dieu Krishna, tous deux en tant qu'avathara, incarnations humaines de dieux, seront élaborés vers 450 av JC. Plus tard (200 av JC) la Bhagavad-Gîtâ, le chant du libéré, sera ajoutée au Mahâbhârata.


L'enseignement de l'hindouïsme

Nous n'allons pas parler de chacune des philosophies de l'inde en détail. Nous nous sommes limités à l'advaïta-védenta, la conclusion de la non dualité.

Le Réel et la cosmogonie
L'objet de l'advaïta védenta est de décrire la réalité ultime, puis de permettre d'en faire l'expérience.
Elle détaille l'apparition de l'univers à partir d'un premier principe, Brahman, jusque dans ses formes les plus visibles.
Pour comprendre quelque chose de l'advaïta, la non-dualité, il faut sans cesse se souvenir qu'en Orient on affirme que n'est réel que ce qui est intransformable, permanent. Or, tout ou presque dans l'univers est en évolution et en mouvement, et donc est considéré comme n'étant pas réel.
Seul Brahman est réel. Brahman est l'absolu. On peut difficilement le comparer au Dieu des monothéistes, Créateur, Père ou Etre ayant une personnalité. On ne prie pas Brahman. En Inde, un seul temple lui est consacré.
Brahman "préside à ce qui fut, à ce qui sera et à tout ce qui est". Il est l'être unique, le seul être véritable. Celui duquel procède la création, la préservation et la reconstruction de l'univers . Rien n'est en dehors de lui. Cet être est le Soi sans qualité de chaque chose. Il est éternel et pur, incréé et absolu, existant en soi. "Brahman n'est jamais né, jamais mort et ne possède pas de corps. Il est tout ". Et parce qu'il est tout, on ne peut rien dire de lui sans le réduire. On ne peut pas dire qu'il est ceci ou autre chose. Il est l'universel, irréductible dans une définition.
Par métaphore, on dit que le fil dont on se sert pour tisser une étoffe est le même avant et après qu'on ait tissé l'étoffe. Il y a une différence de forme mais non de substance. De même l'univers est Brahman bien que des formes différentes le manifeste.
Dans un très beau poème, le Jnaneshvari , Brahman est évoqué le plus complètement possible.
Brahman est à la fois et inséparablement pur esprit sans qualité (nirguna), et pure matière ayant des propriétés, (saguna).3 forces meuvent et organisent toutes choses matérielles.

Jîva ou le sentiment d'être quelqu'un.

" Jîva est l'Atman qui est Brahman. " Un même phénomène se manifeste en différents états.

Brahman, l'absolu impersonnel, est immuable, et bien qu'il se manifeste il demeure inchangé.
L'Atman est l'âme de l'univers aussi bien que l'âme qui habite chacun. Elle est identique à Brahman.
Mais lorsque l'Atman, incarné dans un corps, s'identifie à ce corps, qu'il croit être distinct de l'univers et devient inconscient de sa nature universelle, est nommé Jîva. Jîva signifie la vie, la vie individuelle, personnelle. Elle se prend pour quelqu'un. C'est comme si l'eau de l'océan puisée dans une tasse affirmait " je ne suis pas l'océan, je suis différent de l'océan ".
Nous sommes Jîva-Atman-Brahman. Lorsque la conscience ne prend plus le moi comme son centre mais qu'elle redécouvre qu'elle est universelle et sans limite, elle "réalise" Brahman.

Mais ce n'est malheureusement pas si simple. Pour "réaliser" Brahman, comme disent les hindous, quatre obstacles doivent être écartés.

1° Le premier problème c'est maya, la méprise.

Maya est la puissance d'égarement qui nous fait croire que ce que nous percevons est réel. Nous croyons ce que nos sens nous laissent percevoir. L'apparence est réelle, mais le phénomène ne l'est pas.
Maya nous fait percevoir, penser et interpréter un monde multiple plutôt qu'un monde uni. Maya masque le réel (l'unique Brahman) et projette l'illusoire.

2° Le second problème c'est le MOI

" Quel est le seul péché ", demande Swami Shivananda à Arnaud Desjardins ? La réponse : " C'est croire "je suis ce corps" ".
Nous nous concevons comme une tasse d'eau puisée dans l'océan plutôt que pour l'eau de l'océan. Nous percevons la forme plutôt que la substance, l'étoffe plutôt que le fil, ce qui paraît être plutôt que ce qui est, le grossier plutôt que les vibrations subtiles
Nous croyons être un individu réel, distinct, séparé de l'univers, différent de Brahman.

3° Le troisième problème, ce sont les émotions

En occident nous valorisons les émotions. On dit avec envie et comme s'il s'agissait d'une bénédiction qu'untel est passionné de football, d'astrologie, de mécanique, de peinture... Nous valorisons un rapport passionnel, émotionnel, avec les phénomènes : " J'aime, j'adore, je déteste… "
Ces pulsions d'appropriation et d'identification sont des poisons, des expressions de l'ignorance, des forces de souffrance et d'hypnose.
L'émotion (dont la passion) ne nous permet que de réagir et non d'agir librement.
En fait cela décrit la forte pulsion égocentrique de notre rapport au monde.

4° Le quatrième problème c'est l'EGO

Il y a d'abord eu l'identification avec notre corps. Ensuite nous avons cru en nos interprétations des phénomènes et en nos réactions. Enfin nous nous sommes établi dans un monde plus petit que l'univers, moi. Alors une cascade d'autres identifications vont se construire.
L'ego, c'est notre propension à nous identifier à des phénomènes transitoires, non absolu.

Comment connaître Brahman ? L'Advaïta, la non-dualité
L'expérience de Brahman est celle de la non-dualité.
La dualité, c'est la relation "moi - ça", ou "sujet - objet". Nous nous percevons différents de ce qui est autre, extérieur à soi, extérieur au corps, extérieur à notre volonté. C'est dans cette relation dualiste " intérieur - extérieur " que s'inscrivent nos désirs, nos peurs, nos attirances et nos refus.
La non-dualité, c'est la réunion du sujet et de l'objet dans notre perception du monde. Tout est Brahman.

Karma

Même si nous avons bien compris que nous sommes Brahman, nous demeurons encore seulement nous-même. Cette compréhension ne nous a pas changés ! Pourquoi ? A cause du Karma.
Karma signifie faire, agir. Pour l'hindouisme le karma est le principe de causalité qui régit l'univers que nous connaissons. Tous les phénomènes sont les effets d'un certain nombre de causes.

Nous naissons avec un karma, et nous produisons du karma.

Le karma est au cœur de toutes les écoles philosophiques hindoues. Il doit être compris à différents niveaux :

Physique
Psychologique
Métaphysique

Le sage qui a réalisé Brahman est libre de karma : son passé n'a aucune prise sur lui, il ne projette pas dans l'avenir, il accepte le présent sans aucune réticence, ses actions sont libres de tout conditionnement, rien ne l'affecte, ni la naissance ni la mort.


La réincarnation

Presque tout le monde connaît l'hindouisme par la réincarnation. Le problème de la réincarnation est intimement lié à celui du karma. Et comme le karma, il faut la comprendre de plusieurs manières.
Qu'est-ce qui se réincarnerait ? Est-ce l'âme marquée par la personnalité ? Notre personnalité ? Les motivations de nos actes ? Les effets de nos actes ?
Réincarnation n'est pas un mot sanskrit. En Inde on parle de renaissance. Le moi n'a pas d'existence réelle au sens où les hindous entendent ce terme. Ce qui n'existe pas réellement peut-il se reproduire ?


3 interprétations possibles :

1° L'individu n'existe pas, mais l'illusion d'être, elle, existe.

Nos actions et leurs motivations impriment sur Jîva, l'âme identifiée au moi, des attentes et des tendances qui, au moment de la dissolution du corps, poursuivraient leurs effets.
D'un instant à l'autre, nous mourons et nous naissons à nouveau, mais nous transportons presque la totalité de nous-mêmes dans ces naissances successives. De même, par delà la vie, nos tendances (samskaras) prolongeraient leur pulsion d'existence et se régénéreraient dans un nouveau corps.
Délivrée du corps l'âme resterait sans volonté, mais garderait une mémoire subtile. Elle pourrait donc être entraînée par ce qui l'a attiré et l'attire encore. " A la façon d'un homme qui a rejeté des vêtements usagés et en prend d'autres, neufs, l'âme incarnée, rejetant son corps usé, voyage dans d'autres qui sont neufs ", affirme Krishna dans la Bagavad Gîtâ (II 22).

2° Non pas ma vie mais la vie se poursuit.

Est-ce ma vie ou la vie qui se poursuit au-delà de la disparition du corps ? L'exemple classique est celui de la goûte d'eau et de l'océan.
Une goûte d'eau représente le souffle d'une vie. Au moment de la mort cette goûte retourne à l'océan de la vie (alayavijnana) et s'y dissout. Lorsqu'une nouvelle vie apparaît est-ce la même ou une autre ? C'est à la fois la même et une autre, puisque la nouvelle vie porte en elle quelque chose de toutes les autres.
Et là nous pouvons reprendre notre citation de la Bagavad-Gîtâ : " A la façon d'un homme qui a rejeté des vêtements usagés et en prend d'autres, neufs, l'âme incarnée, rejetant son corps usé, voyage dans d'autres qui sont neufs ". Il faut remarquer le pluriel : " dans d'autres qui sont neufs " : quelque chose de notre existence passée sera incarné dans toutes les vies qui succèderont à notre mort.

3° La personnalité disparaît.
La pulsion d'exister, qui est née du désir de Brahman, naît et renaît à chaque instant, mais, avec la mort du corps, la personne disparaît.

L'Atman est Brahman, immuable, éternel, pur, etc. Rien ne peut donc ni affecter ni s'attacher à l'Atman. Après la mort, l'Atman, qui n'a jamais été modifié ou affecté par quoi que ce soit, est libéré des limites de la forme (le corps) et de l'ego (L'école Shankara et de Shree Nisargadatta Maharaj).

Du point de vue de la sagesse et du renoncement la mort ne pose aucun problème. Sans attachement au moi ou aux phénomènes, la mort est un événement comme les autres, accepté sans projection, sans anticipation, sans émotions, sans résistance, et l'idée qu'il y ait ou non une renaissance n'a aucune importance.


Les 5 voies de la pratique spirituelle

L'hindouisme a développé plusieurs voies qui conduisent toutes à la "libération", l'anéantissement de l'ego au profit d'une conscience plus vaste par la "réalisation" de Brahman. Il s'agit de réunir toutes nos énergies dans la même direction. Plusieurs chemins y conduisent.

Le Bakti yoga : la voie de l'Amour et de la dévotion à l'Amour.
Le karma yoga : la voie de l'action libre.
Le Hatha yoga : la voie de la transmutation physique.
Le Raja yoga : la voie de la maîtrise de soi.
Le Jnana yoga : la voie de la connaissance et de l'attention.


Les différentes pratiques

Les pratiques ont pour objet de concentrer l'énergie dispersée par le mental et les émotions. Elles sont variées et s'adressent à chacun selon son tempérament.

Les méditations
On peut utiliser un "support" pour concentrer le mental, par exemple des représentations physiques (objet, image, flamme) ou psychologique (les qualités d'amour, de compassion, de courage), ou des concepts (maya, lila, impermanence). Ces supports permettent de concentrer le mental sur un seul point et donc de limiter sa dispersion, ses créations, ses fantasmes.
On peut aussi prendre le mental comme son propre support à travers l'attention à sa propre activité, sans cependant nourrir cette activité, sans suivre les élaborations mentales et surtout sans les juger. Cela permet de voir ce que contient le mental, comment il fonctionne, comment il s'aveugle, fuit, refoule, fait naître désirs, peurs, angoisses, etc.
Le sommet de la méditation est le samadhi. Qu'est-ce que c'est ? Non pas l'état de torpeur absolu, l'absence de la conscience à soi-même, mais la conscience du Soi universelle dans toutes les activités, veille et action, sommeil et rêve.
L'être absolument calme et silencieux est l'être universel.
Parmi les pratiques de la méditation, on trouve la concentration (dhyana), et la discrimination (vichâra)

Les mantras

L'acceptation immédiate

Le renoncement

L'interprétation

Lorsqu'un problème t'accable

Tout est expression de l'amour

Retourner au centre de la réalité

Connaître Brahman

Il existe des dizaines d'autres méditations